
LES JARDINS D’APHRODITE
#1
Perséphone
Anne
de Gandt
****
Published by:
Anne
de Gandt at Smashwords
LES JARDINS D’APHRODITE #1 -
PERSÉPHONE
Copyright (c) 2010-2012 by Anne de Gandt
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Cassandre : compagne de
Déméter
Déméter : compagne de Cassandre
Perséphone :
fille d’Ysée et de Baltus
Aphrodite : amante
d’Otterley
Otterley : amante d’Aphrodite
Eumène :
soupirante
Baltus : père de Perséphone
Ysée : mère
de Perséphone
****
PREMIÈRE PARTIE
Acte I,
scène 1
Cassandre, Déméter, à une terrasse de café,
Perséphone
Déméter
Crois-tu qu’elle va
venir ? Cette attente me ronge le cœur.
Cassandre
Rassure-toi, la voici.
Perséphone
J’accours, un
sentiment furieux me traverse, je cherche, en vain, à vous joindre
depuis ce matin, mais le temps se joue de ma ferveur. Enfin, me
voilà ! Votre vision adoucit ma peine, que j’ai grande depuis
quelques semaines !
Déméter
Parle-nous à cœur
ouvert, ne reste pas dans la douleur. Tant de mois se sont écoulés
depuis que nous nous sommes quittées !
Cassandre
Le temps passe, en
effet. Quelle est ta peine, mon amie ? Est-ce ton cœur qui
saigne ? Brûles-tu d’amour, ou de haine ?
Perséphone
Je reviens des Enfers
et ne vois pas le monde. Cela m’est odieux et j’en voudrais
mourir ! J’ai beau regarder, je n’aperçois que tourments et
colère. De l’amour véritable, n’entends point le nom.
Déméter
L’amour est un secret
qui se murmure, Perséphone, l’aurais-tu oublié ?
Perséphone
De toute mon ardeur,
brève et féconde, de tout mon cœur, je ne désire que cela !
Je le cherche, du pâle matin d’hiver au feu brûlant de l’été.
J’en suis assoiffée mais n’en trouve point le goût. Son silence
me glace. J’ai froid le jour, j’ai froid la nuit.
Cassandre
L’alchimie des
sentiments est un creuset obscur où se meuvent nos désirs comme nos
langueurs. Il vit en un lieu secret et se donne quand le regard ne
s’aveugle plus.
Déméter
N’entends-tu point ce
chuchotement qui renverse l’âme et pétrifie le cœur ? Es-tu
certaine de bien chercher ?
Perséphone
Que faut-il faire pour
rompre cet infernal sortilège ? Je me sens si seule ! Je
pars à sa rencontre, cherche son visage, mais ne trouve que
poussières. Où se cache-t-il ? Pourquoi suis-je aveugle à son
éclat ?
Cassandre
Tes yeux sont-ils
ouverts comme tu le prétends ? Ne les as-tu point fermés et
tu l’ignores ?
Perséphone
Comment le
saurais-je ? Comment reconnaître la lumière de l’ombre ?
Ah, aidez-moi, je vous en prie, ne me laissez pas seule avec ce
tourment. Je n’en puis plus, ma vie n’a pas de sens !
Déméter
Comment t’aider, chère
Perséphone ? Que pouvons-nous faire ? As-tu seulement idée
de ce que tu demandes ?
Perséphone
J’ai la volonté et
la ferveur. Je n’ai pas peur. Que la flèche passionnée de l’amour
brise les murs de ma citadelle et me libère ! Qu’enfin je
vive ! Qu’enfin j’aime et sois aimée en retour ! Ah
oui, mes amies, mes fidèles, montrez-moi le chemin !
Elle s’absente.
***
Acte I, scène 2
Cassandre,
Déméter
Cassandre
Crois-tu qu’elle
réalise ?
Déméter
Je l’ignore, Cassandre
et suis très inquiète. Sa fureur semble forte. Trop, peut-être.
Cassandre
C’est un voyage
dangereux, peut-on lui refuser ?
Déméter
Il serait lâche de la
laisser ainsi. Elle souffre, à n’en point douter, et me fait
peine. Comment lui expliquer ?
Cassandre
Il n’y a rien à
expliquer, Déméter et tu le sais. Pas de carte, pas d’itinéraire.
Seulement des signes, furtifs, subtils, éphémères. Où se cachent
la passion volatile comme l’amour véritable. Car elle aime,
n’est-ce pas ?
Déméter
Assurément ! Mais
ce feu la dévore tout entière. Sais-tu de qui il s’agit ?
Cassandre
Je l’ignore. Mais
cette erreur peut lui être fatale. Attention, la revoici !
***
Acte I, scène 3
Cassandre,
Déméter, Perséphone, de retour
Perséphone
Alors, mes amies,
allez-vous m’aider ? Me sortir de la peine ? Me montrer
la lumière ?
Cassandre
Perséphone, aimes-tu ?
Déméter
Quelqu’un qui,
peut-être, ne t’aimerait pas en retour ?
Perséphone
Comment savez-vous ?
Cela se voit-il tant ? Ah, grands dieux, j’essaie de cacher ce
qui me consume, en vain ! Eh bien oui, je ne puis me taire plus
longtemps, j’aime ! Cela me torture et me déchire le cœur !
Je brûle, me consume et chavire dans le même temps. Je ne puis me
confier, par crainte du ridicule.
Cassandre
Ridicule ? Mais de
quoi parles-tu, ma chère ? Aimer n’est pas ridicule, c’est
le contraire qui l’est.
Déméter
Quelle honte t’étreint
donc ainsi ? L’interdit est-il si grand que tu ne puisses
parler ? Allons, du courage ! Tu nous disais à l’instant
que tu étais sans peur.
Perséphone
Cela est vrai, je ne
redoute pas de parler… ce qui me ronge est impossible à décrire.
J’aime… non, je ne puis. Ce serait détruire ce qui me fait
vivre. Déconstruire ma forteresse, abattre les murs de mon secret.
Vous vous moquerez, j’en suis sûre.
Cassandre
Crois-tu que ta
faiblesse et ton tourment nous amusent ?
Déméter
Ne nous fais pas
cruelles, chère Perséphone. Ce serait déshonorer la confiance que
tu nous accordes.
Perséphone
Vous avez raison. Mais
lorsque je veux parler, les mots se bousculent et sortent de ma
bouche de manière irraisonnée. Cela me rend folle, c’est pourquoi
je préfère me taire.
Cassandre
Souffres-tu ?
Est-ce une douleur qui t’éveille la nuit, te surprend le jour, te
plonge dans une langueur à laquelle tu voudrais échapper, sans y
parvenir ?
Perséphone
Oui, c’est cela !
Je défaille en sa présence mais la réclame de tout mon cœur. Sa
vue me fait pâlir, sa présence me brûle ou me glace. Moi qui aime
tant contrôler, voici que mes sens m’échappent et se jouent de
moi. Je voudrais m’abandonner, mais ne le peux. Je suis déchirée
entre la vérité et un mensonge que je ne puis supporter.
Déméter
Il est temps de parler,
ma chère. Ce cœur est décidément trop lourd.
Cassandre
Parle, Perséphone, ne
reste pas dans le silence.
Perséphone, apercevant une
silhouette au loin
Doux Jésus ! Je meurs, mes amies,
cachez-moi à ce regard !
Déméter, se retournant dans un
sourire
Perséphone, dis-moi, aimerais-tu le sexe faible ?
Cassandre, souriant à son
tour
Voilà la raison du ridicule… Tu aimes une femme, ma
chère et cela t’emplit de honte ? Quel curieux sentiment,
n’est-ce pas, d’être troublée par ce que l’on croyait ne pas
aimer.
Perséphone
Pourquoi dis-tu cela ?
Cassandre
La honte que tu éprouves
est le droit chemin qui mène au reniement. De quoi as-tu honte ?
D’aimer une femme ? Qu’elle ne t’aime pas ? Les
deux ? Sois juste, ne te trahis pas.
Déméter
Il est trop tard de
toute façon.
Perséphone
Je l’aime, oui, cela
est vrai ! Mais je m’interdis de parler. Je songe à elle, son
image m’obsède, ses paroles me traversent, son regard me
transperce. Elle éclaire mes nuits et colore mes jours. Cela devrait
me suffire, contenter ce cœur qui respire ! Grande est ma
détresse, farouche mon désespoir, plus importants encore sont mes
espoirs.
Cassandre
Lui en as-tu fait part ?
Perséphone
Oh non, mon dieu non !
Comment voudriez-vous…
Déméter
Lui déclarer ta
flamme ?
Perséphone
Vous vous moquez.
Cassandre
Des interdits de l’amour
je n’en connais que deux et celui-ci n’en fait point partie.
Dis-moi, Perséphone, pourquoi ne parles-tu point ?
Perséphone
Ce serait rompre ce
lien précieux ! Détruire ce rêve, je n’en n’ai point
l’envie. Je choisis l’illusion de l’amour à son ardeur
véritable, peu m’importe la vérité. Coupable je suis de ma
traîtrise et de ma lâcheté. Mais je ne puis que mentir pour
survivre à ce feu !
Déméter
L’aimes-tu pour ce
qu’elle fait naître en toi ou pour ce qu’elle est ?
Cassandre
La plus grande illusion
de l’amour est sans doute la passion.
Perséphone
Je l’ignore, mes
amies, que répondre à cela ? Je la regarde sans qu’elle
me voie. Sa beauté m’emporte ! Mais je demeure seule avec ce
secret. L’amour n’est rien s’il n’est partagé. Mais la voici
qui approche, mon dieu, cachez-moi !
Elle s’enfuit.
***
Acte I, scène 4
Cassandre,
Déméter, Aphrodite
Aphrodite
Pardonnez-moi si je vous
importune, mais connaîtriez-vous la jeune femme qui vient de vous
quitter ? Je la cherche depuis plusieurs jours, en vain.
Déméter
Oui. Nous sommes amies.
Cassandre
Que pouvons-nous faire ?
Aphrodite
J’aurais souhaité
connaître son nom. Nous nous sommes croisées, sans nous parler.
Est-elle partie ?
Cassandre, à voix basse
Envolée,
plutôt. Plus fort. Elle va revenir. Voulez-vous l’attendre ?
Aphrodite
Malheureusement, je ne
puis. Le temps presse. Dites-lui que je cherchais à la voir. Mon nom
est Aphrodite.
Déméter
Entendu.
Aphrodite
Merci, au revoir !
Cassandre
Peux-tu me dire où est
Perséphone ?
Déméter, dans un sourire
La
revoici.
***
Acte I, scène 5
Cassandre,
Déméter, Perséphone
Perséphone
Ah mes amies, quelle
peur ! J’ai cru mourir !
Déméter
Où diable étais-tu
passée ?
Cassandre
Partie rejoindre tes
mirages ?
Perséphone
Ah, je t’en prie,
Cassandre, ne te moque point. L’avez-vous vue ? Lui avez-vous
parlé ? Comment est-elle ? Vous a-t-elle dit son nom ?
Cassandre
Perséphone, c’est à
elle qu’il faut poser ces questions !
Déméter
Elle cherchait à te
voir, ma chère.
Perséphone
Oh, mon pauvre cœur !
Je ne puis survivre à cela ! M’aiderez-vous ? Que
vais-je faire ? Je défaille, une fois encore.
Cassandre, ironique
Pas de
pamoison entre nous.
Déméter, dans un sourire
Allons,
un peu de compassion.
Cassandre
Tu as raison. Nous en
diras-tu un peu plus ?
Perséphone
Je ne puis, car ne
sais rien d’elle ! Nous nous sommes rencontrées il y a
quelques jours lors d’un dîner et depuis son image me hante. J’ai
le mal d’amour, le mal d’aimer, le mal tout court. Je suis
écartelée entre l’envie féroce de lui parler et un silence
obstiné. Quiconque l’approche me rend folle. Je suis prête à me
battre pour elle ! Mourir ou vivre, peu m’importe !
Cassandre
Amoureuse, assurément.
Déméter
Indéniablement.
Perséphone
Ah, cessez de me
torturer ainsi ! Vous, mes amies, je vous en prie, aidez-moi à
sortir de ce tourment !
Déméter
Elle voulait connaître
ton nom.
Perséphone, inquiète
Le
lui avez-vous donné ?
Cassandre
Rassure-toi, nous avons
été discrètes. Nous lui avons dit que nous étions amies. N’est-ce
pas Déméter ?
Déméter
Pas un mot de plus.
Perséphone
Et maintenant ?
Que faut-il que je fasse ?
Cassandre
Ne veux-tu point essayer
de lui parler ? Il n’y pas de honte à se livrer.
Déméter
Comment sauras-tu si tu
n’essaies pas ?
Perséphone
J’ai tellement
peur ! Je suis une ombre, quand elle resplendit dans ma
lumière !
Cassandre
Sainte Vierge,
protégez-nous. Elle recommence.
Déméter
Perséphone,
ressaisis-toi ! Cassandre, aide-la.
Cassandre
Bon. Très chère,
répondez-moi. L’aimez-vous ?
Perséphone
Oui.
Cassandre
Alors, levez-vous et
allez vous présenter avant qu’elle ne parte, ou je vais la
chercher.
Perséphone se lève et, tremblante, s’éloigne.
Déméter
Comme cela, sans
transition ?
Cassandre
Que voulais-tu que je
fasse ? Il faut bien vivre, il faut bien mourir !
***
Acte I, scène 6
Perséphone,
Aphrodite
Perséphone
Je cherchais à vous
voir.
Aphrodite
Je suis heureuse de vous
revoir.
Perséphone
Vous me paraissez si
lointaine.
Aphrodite
Suis-je la cause de ce
trouble ?
Perséphone
Délivrez-moi de la
douleur. Approchez-vous, parlez-moi d’amour. Faites taire le doute.
Aphrodite
Je…
Perséphone
Vous…
Silence.
Aphrodite
Sortons.
Perséphone
Emmenez-moi où vous
voudrez.
***
Acte I, scène 7
Cassandre,
Déméter
Déméter
Les voilà parties.
Notre amie est bouleversée !
Cassandre
L’amour, toujours,
nous fera tourner la tête. Je suis quand même inquiète.
Déméter
Cette ardeur serait
trompeuse ?
Cassandre
Ma chère, vous
m’embarrassez… Ah, mais revoilà notre protégée !
***
Acte I, scène 8
Cassandre,
Déméter, Perséphone
Perséphone
Mes amies, la vie est
belle ! J’aime et suis aimée ! N’y a-t-il rien de plus
beau ?
Déméter
Quelle heureuse
nouvelle !
Perséphone
Le gris qui ternissait
mes nuits s’envole et voici qu’en mon sein surgit la lumière.
Cassandre
L’amour est une douce
chose. Je me réjouis de la joie qu’il fait naître chez une amie.
Ma chère, je suis heureuse !
Perséphone
Elle est la lumière,
mon ardeur profonde, elle éclaire mes nuits et rend ma vie nouvelle.
Ah mes amies, laissez-moi vous embrasser !
Elle se lève et embrasse Cassandre et Déméter.
Cassandre
Grand dieux, quelle
fougue !
Perséphone
Ne parliez-vous point
de liberté ?
Déméter
Je suis gênée.
Cassandre, dans un sourire
Peu
importe la raison. Celle du cœur prévaut toujours.
Déméter
Sortons, voulez-vous ?
Je n’en puis plus de ne pas bouger.
Perséphone
Allons nous promener !
Cassandre
Bonne idée. Venez !
Les trois femmes se lèvent et sortent.
Acte
II, scène 1
Cassandre, Déméter, Perséphone, dans un
jardin ombragé
Déméter, observant Perséphone
qui marche gaiement devant elle
Son élan me trouble. Cette
exaltation a le charme trompeur des histoires passionnées.
Cassandre
Que la fatale ardeur
pourrait consumer. Nous tromperions-nous ?
Déméter
Je l’ignore. Quelque
chose éveille en moi la suspicion.
Cassandre
Son assurance ?
Déméter
Sa rapidité.
Cassandre
Laissons le temps au
temps. Il faut bien se rencontrer.
Déméter
Feu et flamme ne sont
pas une seule et même chose, tu ne l’ignores point.
Cassandre
En effet.
L’aiderons-nous ?
Déméter
Malheureusement, nous ne
pouvons qu’observer. Comparées à sa ferveur, nos recommandations
sont sans valeur.
Cassandre
Mais le feu, l’amour,
les émotions ?
Déméter
Traîtres signes de la
passion comme lueurs d’un sentiment véritable. Je ne sais dire.
Cassandre
Où donc est-elle
passée ? La vois-tu ?
Déméter
Mon dieu, la revoici
mais elle semble bouleversée !
***
Acte II, scène 2
Cassandre,
Déméter, Perséphone
Perséphone
Ah mes amies, cela est
affreux ! Mon cœur saigne, ma douleur est intolérable !
Une flèche en mon sein vient de se figer et me fait mourir.
Cassandre
Que se passe-t-il,
Perséphone, parle !
Perséphone
Mon cœur, mon pauvre
cœur… Les cieux en sont témoins, vient de m’être arraché. Ô
cruel destin ! Je suis éconduite sur les rivages malheureux de
l’infortune et du déclin ! Pourquoi fallait-il qu’à
l’amour trompeur je m’attache ? Suis-je haïe des dieux pour
subir pareil tourment ? Délivrez-moi de la souffrance !
Chassez la peine et la fureur qui m’égarent ! Je suis victime
de l’ironie du ciel, car elle aime ailleurs !
Déméter
Déjà ?
Cassandre
Que veux-tu dire ?
Perséphone
Je l’aperçus ici
même en compagnie d’une autre, enlacées toutes deux au creux de
leur ardeur. L’horreur me glace, la stupeur me fige, la trahison me
soulève, la colère exulte. Mon sang se retire, je pâlis, prête à
défaillir. Mon impuissance me fit vaciller, je m’enfuis,
désespérée.
Déméter
Es-tu certaine ?
Perséphone
Le doute, hélas !
n’est point permis. Ce que je vis était la réalité d’une
horreur fugace, doublée d’une trahison tenace. C’est plus que je
ne puis supporter. Ôtez-moi la vue et les sens, que jamais plus je
n’endure une telle souffrance ! Arrachez-moi ce fourbe cœur
qui me déporte vers l’effroi ! Je meurs, mes amies, ne me
retenez point ! Pâle est la raison, insipide la consolation.
Laissez-moi, je vous en conjure, à ce funeste sort qui est le mien !
Déméter
Ne torture point ce cœur
qui souffre déjà. Accepte notre compagnie et ne nous renvoie point.
Cassandre
La solitude ne te sera
point consolatrice, crois-moi. N’assombris pas le monde, chère
enfant, plus qu’il ne l’est déjà.
Perséphone
Comment voir la
lumière quand je ne suis qu’ombre ? Non, mes amies, vous ne
pouvez rien, cruelle est cette vie qui se joue de ma foi ! Je
n’en veux plus, laissez-moi. C’est ainsi que je vis, c’est
ainsi que je meurs !
Elle s’enfuit.
***
Acte II, scène 3
Cassandre,
Déméter
Cassandre
Cruel destin !
Déméter
Féroce amour, pourquoi
te dérobes-tu toujours ? Regarde cette amie éplorée !
Vois notre impuissance !
Cassandre
L’illusion de l’amour
est plus répandue que son art véritable, hélas, il est vrai.
Déméter
Quelle souffrance !
Cassandre, dans un soupir
Tu
as raison.
Déméter
Mon sang bouillonne de
fureur ! Comment peut-on ?
Cassandre
Infliger tant de mal
à l’innocence? Je l’ignore. Mais qui est coupable ?
Déméter, surprise
Que
veux-tu dire ?
Cassandre
Qui dans sa fougue s’est
aveuglée ? Sourde à nos paroles est restée ? Est-il
juste ou injuste de voir la vérité ?
Déméter
Comment peux-tu dire
cela ? Vois sa douleur !
Cassandre
C’est l’illusion qui
la fait souffrir, point ce qu’elle vit. L’objet de son amour
l’a-t-elle trompée, sont-ce les sentiments qui l’enivrèrent ?
Aurait-elle accepté de ne pas être chère ?
Déméter
Tu dis vrai, mais je
suis triste pour elle. De l’obscurité, je voudrais qu’elle voit
la lumière.
Cassandre
Rares sont les yeux qui
s’ouvrent à elle.
Déméter
Ces jardins sont bien
sombres tout à coup.
Cassandre
Désenchantement des
sentiments assombrit cœur et sens, mon amie.
Déméter
Partons, veux-tu ?
Allons la chercher.
Cassandre
Oui, retrouvons ce cœur
éperdu, avant que le désespoir, bourreau des âmes en peine, ne
fasse son office. Dépêchons-nous !
***
Acte II, scène 4
Perséphone,
seule
La douleur étreint ma chair ! Je ne puis survivre à ce nouveau mal. Je me glace et me consume, me perds dans la haine de cette vie dépourvue de sens ! La rage obscurcit mon regard, je ne vois qu’ombres furieuses ! La solitude et la compagnie me font horreur, mes nuits sont interminables, brûlées par le chagrin d’une perte irrémédiable ! Je perds la folle flamme de mon ardeur, ne suis que cendres ! Aidez-moi, mes amies, adoucissez mon chagrin ! Hélas ! Vous n’êtes point là et je reste seule avec ma détresse. Le trouble qui m’enserre augmente, je titube et chancelle sur le chemin irrésolu de ma peine. Mon amour, ma loi, comment as-tu pu trahir de ta flèche cruelle ce cœur qui battait pour toi ? Es-tu sans pitié, toi qui m’assassinas de ta hardiesse ? Je ne puis quitter des yeux la beauté de ce visage qui naguère me transporta, et découpe à présent ma chair de son absence vorace. Que je disparaisse ! Que le ciel m’ouvre ses nuages, les archanges leur pitié, je ne puis supporter le fardeau de cette trahison ! Ô cruelle vierge, divine chasseresse, n’oublie pas la foi qui était la mienne et contemple ma fin !
Elle tombe, inanimée.
***
Acte II, scène 5
Cassandre,
Déméter, courant
Déméter
Mon dieu, nous arrivons
trop tard ! Vois la pâleur de son corps qu’aucune vie
n’agite !
Cassandre
Elle vit, rassure-toi.
C’est la faiblesse qui l’aura submergée. Aide-moi,
transportons-la au soleil.
Déméter, déplaçant Perséphone
avec Cassandre
Quelle furie l’a ainsi prise au dépourvu ?
Faut-il donc que l’amour l’abandonne à ses Cerbères ?
Cassandre
La vérité des
sentiments est parfois pire que leur beauté.
Déméter
Mais enfin !
Qu’allait-elle s’enflammer pour ce cœur déjà pris ?
Cassandre
Nul ne le sait !
Déméter
Voici qu’elle revient
à elle.
***
Acte II, scène 6
Cassandre,
Déméter, Perséphone
Perséphone
Ah mes amies, vous
voilà ! Et déjà je me sens moins seule. Pardonnez-moi de
m’être enfuie, la douleur était trop forte.
Cassandre
Ce n’est rien. Nous
voici.
Déméter
Comment te sens-tu ?
Perséphone
Mal, hélas ! Le
chagrin remplace la colère et je ne sais, des deux, lequel je
préfère. Triste sort que le mien ! Je crois découvrir l’amour
véritable, mais les ailes de la trahison s’abattent sur mes
espoirs. L’incompréhension me fige, une injuste punition vrille
mes entrailles. Que vais-je devenir, dans ce désarroi qui est le
mien ? Suis-je condamnée à demeurer seule ?
Cassandre
La fatalité est donc ce
qui te hante ? Mais où vas-tu chercher pareille absurdité ?
Perséphone
Car c’est bien là
mon fardeau et ma croix, de ne pouvoir trouver ce sentiment si
ardemment cherché ! Chaque fois il m’échappe, se joue de moi
et m’abandonne ! N’est-ce point là signe évident d’un
funeste destin ?
Déméter
Perséphone, ma chère,
tu mélanges choses de la terre et du ciel ! La chair et
l’esprit sont liés par le même chemin, pourquoi les cherches-tu
séparément, en vain ?